Je suis intéressé à l’ordre moral du peuple russe et je ne désire pas que ce peuple dirige ses insatisfactions vers le tsar. Il leur faut donc un ennemi… L’ennemi pour être reconnaissable et redoutable doit être chez soi, ou sur le seuil de sa maison… Il leur faut un ennemi pour donner au peuple un espoir… L’identité nationale est la dernière ressource des déshérités. Or le sentiment de l’identité se fonde sur la haine, sur la haine de qui n’est pas identique. Il faut cultiver la haine comme passion civile. L’ennemi est l’ami des peuples. Il faut toujours quelqu’un à haïr pour se sentir justifié dans sa propre misère. La haine est la vraie passion primordiale…

Ces phrases sont extraites du livre « Le cimetière de Prague » d’Umberto ECO.

Elles ont immédiatement résonné à mes oreilles quand je les ai lues dimanche après-midi. Les mots du discours de Grenoble, la stigmatisation des roms, le doigt accusateur porté sur les musulmans procède totalement de cette logique.

Il ne faut pas que le peuple dirige sa rancœur vers le président, alors on lui fournit des ennemis pour qu’il puisse déverser son fiel. On lui donne un bouc émissaire pour mieux faire passer ses rancœurs.

A la fin du 19ème siècle, l’ennemi était le juif jusqu’à l’affaire Dreyfus, aujourd’hui c’est l’autre, pourvu qu’il soit différent. L’important n’est pas ce qu’il est mais simplement ce à quoi il peut servir. Qu’importe sa différence, l’autre n’est qu’un prétexte destiné à masquer d’autres problèmes.

Au vu de l’actualité, j’ai hésité à écrire ce texte car il serait pour le moins hasardeux de relier les massacres d’enfants à cette analyse. Néanmoins, ce climat est de nature à susciter le rejet, voire la violence chez les personnes trop heureuses de trouver un responsable à leurs propres malheurs.

L’histoire ne nous apprend rien. L’ambition, le mensonge, la manipulation mettent à bas toute notion de morale quand le pouvoir ou la domination sont en jeu. Il en a toujours été ainsi et rien ne semble nous indiquer que ça pourrait changer.